Mardi, un défilé a réuni l’ensemble de la profession.
Éric Favereau
Très vite, ils en ont eu la certitude : pari gagné. Ilsétaient nombreux, très nombreux : 15 000 au moins (1). C’est inédit.Jamais, en effet, on n’avait vu autant de médecins hospitaliers, des grandsnoms comme le tout-venant des praticiens, mais aussi des internes, desinfirmières, des aides-soignants, dans les rues de Paris. Un cortège qui s’estachevé en début d’après-midi par la rencontre, elle aussi inédite, avec lecortège des enseignants-chercheurs. «Université, hôpital», même crise?
Audace. Les blousesblanches n’en reviennent pas de leur audace. Ils ont réussi. Ils sont là,détendus et décidés, sûrs d’eux. Beaucoup de chefs de services se sont mis engrève, faisant tourner a minima leur unité de soins. A l’image deGilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses à l’hôpital parisienTenon, qui a accroché dans son dos : «Chef de service de maladies non rentables».Tous les hôpitaux parisiens sont représentés, mais aussi ceux de Lyon,Marseille, Poitiers. Et il y a quelque chose d’étonnamment tonique dans cecortège où se retrouvent aussi beaucoup de syndicalistes d’autres professionsde santé.
«C’est la première fois que je manifeste, s’amuse le professeur Guy Moriette, chef du service de réanimationnéonatale à l’hôpital Cochin, car cette nouvelle loi, c’est la goutted’eau. Cela suffit d’être à ce point maltraité, et l’hôpital avec.» A sescôtés, Pierre Coriat, président de la communauté hospitalière de l’AssistancePublique de Paris : «C’est aussi ma première manif depuis 1968, maisla philosophie de la loi actuelle est absurde. Elle va créer deux hiérarchiesmédicales». «On a en marre d’être méprisés et taxés de mandarins», note leprofesseur Philippe Hubert, de Necker, lui aussi peu coutumier de ces marchesparisiennes.
Un peu plus loin, le visage connu du chirurgien LaurentLantiéri. Il y a trois semaines, il a réussi la première greffe au monde desmains et du visage : «Les Américains viennent voir comment nos hôpitauxsont capables de réaliser de telles choses, dit-il. Et dire que l’onn’a pas eu le moindre soutien de notre administration…» Le professeur RenéFrydman, hier sceptique devant ce mouvement, se montre confiant : «Uneoccasion se présente. Vraiment, il faut en profiter pour lancer des Etatsgénéraux de l’hôpital.» Passe le député UMP, Bernard Debré, également chefde service d’urologie à Cochin. «C’est une foule très importante, maisencore très hétérogène», tempère François Aubart qui dirige laCoordination médicale hospitalière.
Tous sont bien d’accord pour demander de profonds changementsdans la loi Bachelot. La semaine prochaine, le débat va reprendre au Sénat. Auministère de la Santé, on a fait jusqu’à présent le dos rond, ironisant parfoissur ces querelles de pouvoir à la tête des hôpitaux, et devant gérer uncalendrier parlementaire délicat, le tout sous le regard de l’Elysée. Au final,la ministre de la Santé va-t-elle devoir revoir sa copie ? Il est clair que legouvernement ne veut pas un nouveau conflit avec les médecins. Un signe ? Apeine la manifestation s’est-elle achevée que l’on a ainsi appris que dansl’après-midi s’est tenue à Matignon «une réunion de responsables de lamajorité afin d’apporter des modifications» à la loi.
Sénat. Le patron dessénateurs UMP, Henri de Raincourt, et le président UMP du Sénat, devaient yparticiper, ainsi que le rapporteur du texte. «Nous allons apporter desmodifications, à la fois en terme de gouvernance pour permettre aux médecinsd’y être associés, mais également sur la part dans les établissements privésd’actes qui devraient être accomplis sur la base des prix publics, aindiqué à l’AFP Henri de Raincourt. Nous allons largement répondre aux questionsqui sont en ce moment soulevées.»
Le mouvement de défense de l’hôpital public n’a nulleintention de s’arrêter. «Cette manifestation n’est pas un coup d’épée dansl’eau. On va se structurer», prévenait ainsi, André Grimaldi, un desorganisateurs.
(1) 8 000 selon la police, 18 000 selon lesorganisateurs
Face à la colère des personnels hospitaliers, laministre de la Santé, Roselyne Bachelot, s'explique sur le projet de loi. Aucours des questions au gouvernement à l'Assembléenationale ce mardi, elle a affirmé, après la manifestation ayant réuni à Parisentre 8.000 et 20.000 salariés des hôpitaux, que l’hôpital «crée desemplois» et que le projet de loi sur la santé que le Sénat doit examineren mai «renforce» le «pouvoir médical».
«J’ai écouté avec beaucoup d’attention et j’ai regardé les pancartes desmanifestants qui ont défilé ce matin. Je veux vous dire que je suis en relationconstante avec la communauté hospitalière.»
«C’est la communauté médicale qui prépare le projet stratégique del’établissement (…) Le directeur arrête le projet et ne peut mettre en oeuvrequ’un projet élaboré par la communauté médicale. Le pouvoir médical est doncéclairé, renforcé, sanctuarisé», a-t-elle ajouté.
«Je ne peux pas laisser dire que globalement, dans le système de santéfrançais, on diminue les emplois. Bien au contraire, on en crée. Alors, biensûr, dans tel ou tel hôpital, il peut y avoir des ajustements, mais celan’empêche pas cette vérité: on crée des emplois dans l’hôpital public»,a-t-elle dit.
Une réunion de responsables de la majorité sénatoriale devait se tenir mardiaprès-midi à Matignon afin d’apporter des modifications au projet de réforme del’hôpital et tenter de répondre aux manifestants (médecins, infirmières etaides-soignants), selon la présidence du groupe UMP au Sénat
Hôpital-université même combat
Déposé le 29 Avril 2009
Cher confrères,
Voici le lien du portfolio réalisé par Le Monde.fr concernant le mouvement du 28 avril 2009.
Mobilisation record des médecins contre la loi Bachelot
Partie à 11 heures de Montparnasse, la manifestation parisienne contre la loi Bachelot organisée à l’initiative des chefs de service de l’AP-HP a tenu ses promesses, rassemblant des milliers (8 000, dit la police, tandis que la CGT en compte quelque 20 000) de médecins, personnels hospitaliers, infirmières, aides-soignants.
OUVRANT la marche, une banderole exigeait la «qualité et l'égalité d'accès aux soins», revendiquait la défense de l'hôpital public, et protestait contre «les suppressions d'emplois» et «l'hôpital-entreprise».
Au milieu du cortège, des syndicalistes rompus à ce genre d’exercice, mais aussi des grands noms de la médecine. Des « mandarins » habituellement peu enclins à arpenter le pavé mais que la réforme en préparation, et en particulier son volet « gouvernance », a réussi à mobiliser ce mardi.
Au terme de leur défilé, avenue de Ségur, les manifestants ont demandé à être reçus en délégation par la ministre de la Santé. Celle-ci n’étant pas dans ses murs, une entrevue leur a été proposée avec ses conseillers, ce qu’ils ont refusé. Criant au déni de démocratie, les hospitaliers ont quitté le ministère encore plus en colère, si c’était possible, qu’ils n’y étaient arrivés.
Les médecins de l’hôpital public étaient également appelés à la grève ce mardi. Le ministère a enregistré 9,5 % de grévistes parmi eux au plan national et 50,1 % à Paris.
› KARINE PIGANEAU
Quotimed.com, le 28/04/2009
HPST: La drole de guerre
Déposé le 06 Avril 2009
VOTÉ IL Y A 20 jours par les députés, le projet de loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) doit encore en attendre... 35 pour passer sous l’œil des sénateurs – ce sera finalement le 11 mai plutôt que le 12, et l’examen en séance publique durera jusqu’au 20 (sauf éventuelle rallonge que déciderait à la fin du mois d’avril la Conférence des présidents). Dans l’intervalle, chacun s’emploie à tricoter (ou à détricoter, c’est selon) le texte. La tension monte tandis que les échéances se précisent.
Car on sait maintenant que c’est le 29 avril que la commission des affaires sociales du Sénat va s’emparer du texte et entamer la lecture des amendements déposés par le rapporteur Alain Milon, sénateur du Vaucluse. Les amendements externes seront quant à eux examinés en commission le 6 mai.
L’après-Sénat est lui aussi esquissé. Il y aura la commission mixte paritaire, et la promulgation avant l’été, pour une mise en place des Agences régionales de santé le 1er janvier 2010.
À moins qu’un coup de théâtre ne vienne singulièrement allonger le calendrier ? L’Élysée ne sait comment intégrer les propositions sur la gouvernance des CHU que vient de lui adresser, dans la plus grande discrétion, la commission Marescaux - des propositions qui révisent la place et le rôle des instances (directoire, CME, doyen, conseil de surveillance) au sein des CHU.
Trois hypothèses sont envisagées. Une autre loi, spécifique aux CHU, après le vote de la loi HPST. Ou alors le dépôt au Sénat de quelques amendements au texte HPST, a priori moins d’une dizaine. C’est l’option privilégiée, mais elle ne sera pas retenue si le risque d’anticonstitutionnalité est trop élevé. Troisième scénario possible : le retrait de la procédure d’urgence. Ce qui permettrait deux lectures dans chaque Assemblée. Mais ce qui retarderait la loi HPST de plusieurs mois, en raison du calendrier parlementaire encombré. Un jeu dangereux, qui donnerait aux opposants un boulevard pour s’unir et radicaliser leur position. Aujourd’hui déjà, des divergences s’expriment au sein même de la majorité, que les responsables de l’UMP tentent de canaliser à coup de discours rassurants (voir ci-dessous). La gauche quant à ellejoue sa partie en tentant de mobiliser les professionnels de santé contre la loi Bachelot (voir également ci-dessous). Loi CHU, amendements à la loi HPST, ou retrait de la procédure d’urgence ? L’arbitrage devrait être rendu par l’Élysée dans les tous prochains jours.
› D.CH.
Le Quotidien du Médecin du : 06/04/2009
Hôpital : fronde des médecins contre la réforme
Déposé le 31 Mars 2009
Le gouvernement redoutait que la base de l'hôpital
ne se mobilise contre la réforme Bachelot, mais c'est du sommet que
pourrait venir la menace. L'ensemble de la communauté médicale
hospitalière est en colère contre les dispositions de la loi Hôpital,
patients, santé, territoire qui bouleverse en profondeur la gouvernance
hospitalière. Des grands patrons de l'Assistance publique-Hôpitaux de
Paris (AP-HP) aux représentants de la communauté médicale des CHU, tous
craignent la mainmise du pouvoir administratif et la soumission de la
médecine aux seuls impératifs budgétaires. Les présidents des
commissions médicales d'établissements (CME) menacent ainsi de
démissionner si le projet de loi n'est pas substantiellement amendé
lors de son examen au Sénat, à partir du 12 mai.
Article de Cécile Prieur, paru dans Le Monde le 27/03/2009 et disponible en lecture intégrale sur www.lemonde.fr
Député de la Seine-Maritime, Daniel Paul a
procédé, avant la discussion du projet de loi sur la réorganisation de
la santé, qui doit être voté aujourd'hui, à un test instructif. Il a
tenté de prendre rendez-vous avec six ophtalmologistes libéraux de sa
circonscription. Il en a décroché deux, l'un en juin, l'autre en
décembre. L'anecdote est révélatrice des réalités mais aussi des mythes
entourant les fameux déserts médicaux. Ce que des millions de Français
pensent comme de nombreux élus locaux, être des « no doctor's lands »
ne sont, le plus souvent, que des difficultés d'accès aux soins. Des
difficultés bien réelles, parfois très gênantes mais ponctuelles et
limitées. Elles ne suffisent pas à dessiner une carte de France remplie
de « zones blanches ». Dans le désert médical, la vision est faussée
par trois mirages tenaces.
· Une pénurie de médecins, vraiment ?
Les
déserts apparus çà et là seraient le signe avancé d'une désertification
générale. Conséquence à la fois de vingt ans (1977-1997) de baisse du numerus clausus
à l'entrée des études et des départs à la retraite de la pléthore de
docteurs formés dans les années 1960 et 1970, le nombre de médecins en
activité va certes baisser. Mais cette décrue va être limitée dans le
temps : jusqu'à 2019, une petite décennie. Et, dans son champ, à des
spécialités identifiées comme l'ophtalmologie ou l'ORL. Les derniers
travaux de la direction de la recherche, des études, de l'évaluation et
des statistiques du ministère de la Santé (Drees) suggèrent,
d'ailleurs, que ce phénomène affectera peu les généralistes, qui
seraient aussi nombreux (106.000) en 2030 qu'en 2006 (1). Ils montrent
aussi que, grâce à l'augmentation des postes désormais ouverts à
l'issue des études, une majorité de jeunes diplômés choisissent
maintenant la médecine générale (51 % en 2008). S'installent
aujourd'hui deux fois plus de généralistes qu'il y a seulement quatre
ans ! L'offre de soins de premier recours va rester globalement élevée.
D'autant que la France part de très haut. Elle présente une densité de
327 médecins pour 100.000 habitants, bien supérieure à la moyenne de
l'OCDE (289). Compte tenu aussi de l'augmentation démographique à
venir, cette densité reculerait bien de 10,5 % sur la période, mais
pour retrouver le niveau qui était le sien dans la deuxième moitié des
années 1980. « Il paraît difficile d'évoquer un risque de pénurie comme on l'entend fréquemment », relevait la Cour des comptes dès 2007 dans son rapport annuel sur la Sécurité sociale.
· Des territoires sans docteur, combien ?
Des
maires de communes rurales contraints à recruter, via des agences
spécialisées, des médecins roumains : à juste titre, ces exemples
marquent les esprits. Mais sont-ils représentatifs ? Selon le
professeur Yvon Berland, président de l'Observatoire national de la
démographie des professions de santé (ONDPS), dans 95 % des cantons
métropolitains, il faut moins de dix minutes de transport pour avoir
accès à un généraliste (2). Dans cinq cantons seulement, il faut plus
de vingt minutes. En tenant compte de la seule densité de praticiens
présents sur un territoire donné, les caisses d'assurance-maladie ont
identifié 376.500 habitants vivant en zone très sous-dotée, et 2
millions en zone fragile, dont les problèmes sont moins aigus. La Cour
des comptes retient le même ordre de grandeur : selon elle, le
phénomène du désert médical concerne au maximum 4 % de la population.
Il est surtout accentué par « les disparités dans la répartition de l'offre hospitalière »,
souligne le député Marc Bernier dans un récent rapport sur l'offre de
soins médicaux (3). Dans la Nièvre, des zones entières sont désormais à
plus de trente minutes d'un service ou d'une unité mobile d'urgence...
· Des inégalités régionales, pour longtemps ?
Contrairement
à ce que l'on entend souvent, les inégalités actuelles dans la
répartition territoriale des médecins ne vont pas s'accentuer mais
s'estomper. Sous l'effet, complexe, de la combinaison de la démographie
générale, des flux et de l'âge des populations médicales, mais aussi de
la meilleure répartition des places en faculté de médecine, des
déplacements massifs vont intervenir entre régions. La Drees montre
ainsi que des zones aujourd'hui très surdotées vont voir leur densité
médicale chuter fortement d'ici à 2030 : - 26 % en Ile-de-France et en
Paca (4). A l'inverse, huit régions qui manquent aujourd'hui de
médecins, en auront alors plus que la moyenne nationale. C'est le cas,
par exemple, de l'Auvergne ou de la Franche-Comté. Cela ne réglera
peut-être pas le cas des petites communes rurales ou des banlieues à
problèmes. Mais cela devrait inciter à ne pas voter aujourd'hui des
dispositions contraignantes sur la base d'une carte des inégalités en
voie de péremption.
Jean-Francis Pécresse est éditorialiste aux « Echos ».
(1)
« Etudes et résultats n° 679 », Drees, ministère de la Santé.(2)
Commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale, audition du
8 avril 2008.(3) Rapport sur « l'offre de soins sur l'ensembledu
territoire », AN, 30 septembre 2008.(4) « Etudes et résultats n° 676 »,
Drees, ministère de la Santé.