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Lettre de l'Internat n° 65

Edito

Raphaël GAILLARD

Histoire(s) de couple

L’affaire est entendue : l’administration et le médecin forment désormais un couple. Nul ne saurait en contester la légitimité, tant l’alliance de ces deux partenaires est évidente : par goût ou par intérêt, par hasard ou par nécessité, le partage est nécessaire.

Un couple d’une étonnante modernité d’ailleurs. Loin des clivages archaïques, il s’agit pour nos deux protagonistes d’échanger régulièrement leurs rôles. Cette indifférenciation ne cesse d’inquiéter. Il y a bien longtemps, dans la petite maison dans la prairie, Charles Ingalls coupait du bois pendant que Madame préparait la tarte aux pommes. Désormais les frontières se font aussi mobiles que possible, comme si un nouvel équilibre devait être défini chaque jour. Sans parler des nuits.
Du reste, il aura bien fallu se débarrasser de quelques idéaux. Un célibat obstiné, avant cette union, en avait déjà mis à bas quelques uns : Chantal Goya n’est pas un lapin rose, le Père Noël est une invention commerciale (pas même une ordure), et dans la vraie vie Bridget Jones ne couche pas avec Hugh Grant, son addiction aux grands pots de glace Haagen-Dasz ayant eu définitivement raison de sa silhouette. La vie en couple va nécessiter bien d’autres sacrifices. Image d’Epinal (sur une longitude proche de celle Vichy), vous, Madame, vous imaginiez avec trois enfants, un mari ingénieur des Ponts qui vous tiendrait compagnie et un golden retriever courant sur la plage de la Baule. La réalité est plus vivante. L’aîné des trois enfants vient de rater pour la troisième fois son CAP et il vous faut vous résigner à ce que sa prestation triomphale de sapin-figurant dans la pièce de théâtre donnée à l’école primaire soit son seul succès dans la vie. La benjamine est votre fierté : vous devez à son talent au karaoké un avis d’expulsion voté à l’unanimité (les connaisseurs savent qu’il s’agit d’un miracle) par le syndic de copropriété. Le troisième est bien sage, mais vous continuez à vous demander s’il n’a pas un nombre déraisonnable de chromosomes. C’est Monsieur qui s’est mis à courir sur la plage, puis après les filles de Knock-le-Zoute en chantant Brel. Et c’est un golden retriever boiteux et incontinent qui désormais vous accompagne au Monoprix. Consolez-vous, Monsieur n’en mène pas large : il a perdu le goût des ponts, après avoir subitement pris conscience, un matin d’hiver, de leur immobilité, et chaque jour il interroge ses amis médecins sur vos céphalées répétées.

La modernité de notre couple préféré s’affirme également dans l’image qu’il offre. « S’aimer, c’est regarder dans la même direction » affirmait Saint Exupéry. Sacha Guitry parvint heureusement, à son habitude, à écorner ce mièvre tableau : « nous fûmes longtemps côte à côte, puis dos à dos, et maintenant nous voici face à face » écrivit-il de cette valse à trois temps. A l’évidence, le médecin et l’administration ont sauté les deux premières étapes pour se consacrer au plus vif plaisir de la conjugopathie : le conflit et ses raffinements extrêmes.
Pour ce qui est des jeunes médecins, il se peut que les choses aient été plus rondement menées encore. Avec la fougue qui les caractérise, ces derniers n’ont pas toujours pris le risque de perdre dans les bosquets de la Carte du Tendre. A leur décharge, il faut bien dire que le monde a changé. Flaubert a ainsi abandonné ses droits sur l’éducation sentimentale, devenue centimentale, à une star du gangsta rap, 50 cent, dont la philosophie est toute entière dans le titre de son film : Get Rich or Die Tryin. A ce rythme (gangsta rap donc), le risque est, nous dit-on, de confondre érection et ascension sociale, ce à quoi nous pourrions répondre que le jeu en vaut probablement la chandelle…
Toujours est-il que les relations entre jeunes médecins et administration ont été parfois houleuses. Prenons l’exemple du débat récurrent qui entoure les commissions de répartition. On le sait, les représentants des Internes sont jaloux de leur liberté, quand l’administration aimerait au contraire planifier chaque cursus, chaque soupir, chaque stage. Deux visions du monde dans une même maison ! Et tous les 6 mois (les gestations aussi se sont raccourcies), la scène de ménage recommence, avec les enjeux que l’on sait : l’ouverture de postes d’Internes attendue par les médecins, la fermeture de postes, donc de budgets, par l’administration. A l’acmé de ces tensions, le conflit se personnifie. Chaque président du Syndicat des Internes a ainsi eu le privilège d’être voué aux gémonies, accusé des coups les plus tordus, voire d’adultère avec quelques Ministres. Et pourtant l’histoire ne change pas : président après président, c’est la même position qui est défendue, au-delà des individus et des moyens. Saluons d’ailleurs le travail remarquable de notre président Olivier Mir en la matière (il a su maintenir le taux d’inadéquation), nous lui devons beaucoup.

Tout au long de cette longue histoire de couple, quelques initiatives émergent pour en modifier les contours. Vous pourrez ainsi vous confronter à la réflexion du Professeur Grimaldi sur l’hôpital public. L’homme est volontiers iconoclaste, et ne s’embarrasse pas d’une langue de bois et autres préliminaires pour parler de la dérive gestionnaire de l’hôpital. Les frontières sont souples, vous disais-je, et certains ont plus de talents que d’autres pour les franchir.
Plus important peut-être, vous pourrez découvrir les métamorphoses d’une spécialité extrêmement variée, l’hépato-gastro-entérologie. Menacée de désamour il y a quelques années seulement, elle a su se parer à nouveau de ses atours, et retrouver, ce faisant, son enthousiasme pour la chose. Il faut d’ailleurs saluer l’initiative de quelques patrons, qui ont fait le choix courageux de la réintégration de l’endoscopie dans l’exercice universitaire. Le grand écart du jeune médecin entre les rigueurs de l’hépato-gastro-entérologie hospitalière et les charmes ostentatoires de l’endoscopie en clinique rendait l’équilibre de notre couple bien précaire.
Enfin, nous souhaitons lancer un débat sur les enjeux de l’industrialisation de la médecine, aussi bien en ville qu’à l’hôpital. Au-delà de l’aspect technique, il est nécessaire de se plonger dans l’univers réglementaire qui structure notre futur exercice. Une révolution est en cours, et il serait mal avisé de l’ignorer.

A l’heure où la nouvelle gouvernance hospitalière se met en place, quel est l’avenir du couple unissant le médecin et l’administration ? Certains parleront de mariage, d’engagement dans une démarche commune, voire d’une nouvelle ère pour notre couple. L’appareil s’apprête en effet à consacrer cette union, à l’institutionnaliser, et à en publier les bans. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants : un avenir radieux, chacun trouvant enfin sa place entre pôles et comités de pilotage ?

Ce serait oublier ce que l’observation confirme bien souvent : le mariage est, avant tout, la condition nécessaire au divorce.

Raphaël Gaillard
Vice-président du Syndicat des Internes des Hôpitaux de Paris

 

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